Cherchez l’erreur
chronique de Louis McComber
Est-ce un inuksuk ou une croix? Est-ce une croix de pierre? L’autre matin, je me suis réveillé au son de la voix de Meeka Kilabuk qui discutait du nouveau drapeau du Nunavut à CBC North. «On savait très bien que l’Inuksuk avait l’air d’une croix, il me semble qu’elle disait, on était d’accord avec ça, c’est ça qu’on voulait!»
La première fois que j’ai vu le drapeau, j’étais avec un groupe de québécois. «Mais c’est le drapeau du pape qu’ils ont repris là!» Ça ne dira rien aux plus jeunes, mais je me souviens toujours des zouaves qui suivaient religieusement la procession de la fête-Dieu dans les campagnes en brandissant le drapeau pontifical. C’est même moi qui avait la job de clouer les petits drapeaux du pape, jaunes et blancs, sur l’arbre le plus proche du chemin. Il y en avait sur toutes les maisons.
C’est peut-être pas si étonnant que ça si, au Nunavut, un symbole chrétien, donc religieux, serve d’emblème à l’État civil. D’après ce que je peux voir dans les communautés et à Iqaluit, les Inuit sont de très fervents paroissiens.
Le drapeau du Québec, ça d’abord été le drapeau du Sacré Coeur. Il y avait, en plein milieu, le coeur saignant du Christ. J’en clouais aussi sur les arbres et la galerie avec les drapeaux du pape.
On dit que Duplessis en créant le drapeau du Québec voulait reléguer aux oubliettes le drapeau des patriotes de 1837, beaucoup plus menaçant socialement, que le F.L.Q. a d’ailleurs ressorti des boules-à-mites à partir des années 60.
Inscrire des symboles religieux sur un drapeau, c’est exprimer une vision de l’État attaché au religieux. C’est une bonne vieille idée du Moyen-âge à laquelle la Renaissance a tenté d’échapper. Au Québec aussi, on s’est mis une croix sur le drapeau. On en paie encore le prix.
Sur le drapeau du Nunavut, l’inuksuk fait un avec la croix, ce qui laisse à penser que le symbole central du christianisme est devenu le symbole central des Inuit. Le concept identitaire du Nunavut suggéré par le drapeau, c’est une absorption d’un symbole apporté par les nouveaux arrivants dans l’Arctique. On ne se distancie pas vraiment des croyances du reste du Canada, on préfère en refléter l’image, tout en rouge.
Je me suis trouvé à assister à la cérémonie du protocole dans les bâtiments militaires des F-18, le premier avril dernier. La police montée, tirée à quatre épingles, étincelait. Des sergents francophones de la base de Bagotville hurlaient en anglais des ordres aux Rangers inuit qui manoeuvraient leurs fusils en conséquence. Ils ne manquaient que leurs goupillons aux Monseigneurs venus pour l’occasion. Une note plus triste, c’était l’idée du contrôle d’identité à la guérite militaire pour tous les gens venus à la fête.
Ne s’agissait-il pas là des principales institutions qui ont démembré l’ancienne cohésion sociale des Inuit? Qui avaient planifié l’assimilation? La diabolisation des cultes traditionnels? Tiré les chiens un par un pour sédentariser les Inuit?
Étonnant aussi d’entendre les commentateurs sur les chaînes nationales. «Aujourd’hui, le Canada redonne leurs terres aux Inuit…» Ah bon! Grosse nouvelle! Le Canada le leur avait donc volées? Et les commentateurs d’enchaîner… «et tout ça, sans effusion de sang mais par des négociations paisibles et raisonnées… » Cette rhétorique était d’ailleurs reprise par les différents politiciens présents, inuit ou pas. Comme si on avait à faire ici à un espèce de mouvement de libération nationale assagi, comparable à ce qu’on retrouve en Irlande, au pays basque ou au Kurdistan
Même Jean Chrétien, le même qui en 1969 dans son livre blanc proposait d’abolir la notion de droits ancestraux pour les autochtones canadiens, pavanait dans ce spectacle à grand déploiement comme s’il avait été l’initiateur du Nunavut.
Par ici, on ne rejette pas et on ne critique pas les emblèmes de l’identité canadienne, on les ingurgite, on les fait sienne comme s’ils étaient les nôtres. Leçon magnanime pour les trouble-fête québécois qui veulent briser notre beau Canada, et tous ces Indiens rouspéteurs qui s’amusent à bloquer nos routes!
À quand l’affirmation d’une différence au Nunavut?



(0) Comments